Article

PDF
Accès au texte (PDF)
Article gratuit !

Annales de Dermatologie et de Vénéréologie
Volume 142, numéro 10
pages 583-592 (octobre 2015)
Doi : 10.1016/j.annder.2015.05.004
Reçu le : 2 avril 2015 ;  accepté le : 18 mai 2015
Variations physiologiques de la langue
 

E. Vigarios a, , b , C. de Bataille b, c, M. Boulanger b, d, J.-C. Fricain e, f, V. Sibaud g
a Médecine bucco-dentaire, consultation pluridisciplinaire de pathologies de la muqueuse buccale, institut Claudius-Regaud, institut universitaire du cancer de Toulouse Oncopole, 1, avenue Irène-Joliot-Curie, 31059 Toulouse cedex 9, France 
b UFR d’odontologie, 3, rue des Maraîchers, 31062 Toulouse, France 
c Médecine bucco-dentaire, hôpital Rangueil, CHU de Toulouse, 3, rue des Maraîchers, 31059 Toulouse cedex 9, France 
d Chirurgie orale, institut Claudius-Regaud, institut universitaire du cancer de Toulouse Oncopole, 1, avenue Irène-Joliot-Curie, 31059 Toulouse cedex 9, France 
e Chirurgie orale, consultation pluridisciplinaire de pathologies de la muqueuse buccale, hôpital Pellegrin, CHU de Bordeaux, place Amélie-Raba-Léon, 33076 Bordeaux cedex, France 
f UFR d’odontologie, 16-20, cours de la Marne, 33082 Bordeaux cedex, France 
g Dermatologie, consultation pluridisciplinaire de pathologies de la muqueuse buccale, institut Claudius-Regaud, institut universitaire du cancer de Toulouse Oncopole, 1, avenue Irène-Joliot-Curie, 31059 Toulouse cedex 9, France 

Auteur correspondant.
Introduction

Organe très différencié composé de muscles disposés en plexus, la langue est impliquée dans des fonctions oro-faciales aussi variées qu’indispensables : la mastication, le goût, la parole. Elle peut être le siège de lésions parfois très spécifiques (inflammatoires, infectieuses, tumorales), mais est aussi fréquemment concernée par des variations physiologiques qui inquiètent souvent les patients et désorientent parfois le clinicien. L’absence d’examen clinique systématique et une méconnaissance de la sémiologie linguale conduisent souvent à une prise en charge inadaptée voire à une surmédicalisation inutile. Nous décrivons ici les variations physiologiques linguales les plus fréquentes auxquelles le dermatologue peut être confronté dans son exercice quotidien et qu’il doit savoir facilement individualiser afin de rassurer le patient.

Les papilles linguales

La muqueuse linguale est constituée d’un épithélium malpighien pavimenteux stratifié à renouvellement rapide ; il est non kératinisé sur sa face ventrale et kératinisé sur sa face dorsale. Le chorion sous-jacent, plus ou moins fibreux, est adhèrent au plan musculaire.

Les papilles linguales sont des saillies épithéliales disséminées sur toute la langue. Impliquées dans la perception des 4 saveurs gustatives primaires (salé, sucré, acide, amer), elles se distinguent par leur forme et leur localisation. Elles peuvent être individualisées lors de l’examen minutieux de la cavité buccale ; ce dernier doit être systématiquement réalisé à l’aide d’un abaisse-langue ou d’une compresse tissée afin de déplisser l’ensemble de la muqueuse, en mobilisant la langue pour explorer les zones les moins accessibles (Figure 1).



Figure 1


Figure 1. 

Examen de la muqueuse linguale avec déplissement de la face pelvilinguale jusqu’au sillon amygdaloglosse.

Zoom

Le V lingual qui délimite en arrière la base de la langue et en avant la langue mobile est constitué par 9 à 12 papilles caliciformes (Figure 2). Sur la langue mobile on retrouve des papilles filiformes (très nombreuses, réparties sur l’ensemble de la face dorsale) et fongiformes (Figure 3) (élevures rondes, millimétriques et rouges situées surtout vers la pointe et sur les bords). Les papilles foliées se situent au niveau des replis glossostaphylins bilatéraux et leur aspect parfois hypertrophié peut être faussement inquiétant (Figure 4). Il est parfois accentué par une hypertrophie associée des amygdales linguales latérales situées à proximité.



Figure 2


Figure 2. 

Papilles caliciformes constituant le V lingual.

Zoom



Figure 3


Figure 3. 

Papilles fongiformes avec élevures millimétriques rouges caractéristiques.

Zoom



Figure 4


Figure 4. 

Hypertrophie de la papille foliée droite.

Zoom

Les papilles caliciformes et fongiformes renferment des bourgeons gustatifs, contrairement aux papilles filiformes et foliées qui possèdent des récepteurs tactiles.

Les papilles pelvilinguales, souvent courtes et peu caractérisées, peuvent prendre un aspect chevelu (Figure 5).



Figure 5


Figure 5. 

Papilles pelvilinguales « chevelues ».

Zoom

Les varicosités linguales

Les varices sublinguales (ou « langue caviar ») (Figure 6) représentent la variation physiologique linguale la plus fréquente et correspondent à une dilatation vasculaire bénigne, non inflammatoire et indolore des veines sublinguales. Le mécanisme étiopathogénique est mal connu mais pourrait être lié à des modifications au sein du tissu conjonctif, associées ou non à une fragilité de la paroi veineuse par dégénérescence des fibres élastiques [1]. Elles concernent 10 % de la population après 40ans [2]. Elles peuvent se situer sur la face ventrale et les bords latéraux de la langue. Elles prennent l’aspect de lésions souples surélevées bleues, rouges ou pourpres [3]. Le diagnostic est clinique [2]. Aucun traitement n’est requis.



Figure 6


Figure 6. 

Varicosités linguales sur la face ventrale de la langue (ou « langue caviar »).

Zoom

La langue fissurée

La langue fissurée (ou plicaturée, ou scrotale) se caractérise par la présence d’un sillon médian antéropostérieur sur la face dorsale (Figure 7), auquel se ramifient de multiples fissures latérales [4, 5] (Figure 8). Sa prévalence est estimée entre 5 % et 6,5 % dans la population générale [4]. Le plus souvent isolée, elle peut parfois être associée à une langue géographique (Figure 9) [6]. Elle est également individualisée dans 30 à 60 % des cas dans le syndrome de Melkersson-Rosenthal [4, 5, 7, 8] qui associe la triade caractéristique : œdème récidivant de la face (avec macrochéilite dans 66 à 96 % des cas) [7], paralysie faciale périphérique et langue fissurée.



Figure 7


Figure 7. 

Langue fissurée avec fissure longitudinale centrale marquée.

Zoom



Figure 8


Figure 8. 

Langue fissurée (multiples fissures longitudinales et transversales).

Zoom



Figure 9


Figure 9. 

Langue fissurée et langue géographique associées.

Zoom

Le diagnostic positif de la langue fissurée est clinique et le recours en routine à un examen histologique n’est pas fondé.

Aucun traitement spécifique n’est nécessaire.

La langue géographique

Également appelée glossite migratoire bénigne, elle correspond à une variation clinique de l’exfoliation linguale physiologique [9]. Sa prévalence est comprise entre 1 % et 2,5 % [6, 9, 10, 11, 12] dans la population, sans prédisposition de genre [13].

Cliniquement, on retrouve des aires de dépapillation linguale, affectant les papilles filiformes, délimitées par une bordure légèrement surélevée serpigineuse blanc-jaunâtre (infiltrat de polynucléaires neutrophiles) [13] (Figure 10, Figure 11). Ces zones dépapillées, dont le diamètre varie entre 0,5 et 5cm, sont à disposition irrégulière sur la partie dorsale et/ou latérale de la langue [2, 9, 10, 14, 15, 16]. Élément capital pour le diagnostic, la topographie de ces lésions se modifie dans le temps selon une rythmicité qui reste imprévisible [9, 11, 17]. Il n’y a pas de modifications associées du goût [11]. Les formes atypiques peuvent concerner la face ventrale de la langue ou d’autres régions buccales extra-linguales, récidivant toujours au même endroit [9]. On parle alors de langue géographique ectopique [6] ou érythème migrant [8, 18, 19, 20]. Le diagnostic positif de la langue géographique est avant tout clinique et s’appuie sur l’anamnèse (migration des lésions, résolution et récidives spontanées). Il ne nécessite aucun bilan complémentaire. La caractérisation histologique est en général inutile en dehors de certaines présentations ectopiques atypiques.



Figure 10


Figure 10. 

Langue géographique très caractéristique avec multiples plages de dépapillation aux contours blancs-jaunâtres serpigineux.

Zoom



Figure 11


Figure 11. 

Langue géographique avec une plage unique dépapillée localisée à la pointe de la langue.

Zoom

Notons également qu’une langue géographique peut apparaître ou se développer avec certains médicaments. Par exemple, il a été noté une association significative avec les corticoïdes par voie systémique (OR=3,7 ; IC 95 % : 1,5–8,6) [13, 21] ; il n’y a pas d’explication clairement établie. Quelques cas de langue géographique ont été également imputés à un traitement par lithium [10, 22]. Plus récemment, Gavrilovic et al. [21] ont décrit le développement d’une glossite migratoire bénigne chez des patients oncologiques traités par bevacizumab, anticorps monoclonal ciblant le VEGF. Nous l’avons également observé avec cette molécule, et rapporté secondairement avec les inhibiteurs multicibles de tyrosine kinase à activité antiangiogénique (sorafenib, sunitinib, pazopanib, axitinib) [23]. Ces dernières observations soulignent le rôle potentiel de la voie de signalisation du VEGF dans le développement de la langue géographique.

Enfin, la langue géographique peut représenter une des manifestations orales du psoriasis, tout comme la langue plicaturée [5, 20].

Globalement, dix pour cent des patients présentant une langue géographique sont symptomatiques, ce qui peut conduire les cliniciens à introduire un traitement. L’intérêt du tacrolimus topique (0,1 %, crème) a été récemment rapporté dans ce contexte [24, 25]. Les autres thérapeutiques utilisées et proposées dans la littérature sont les corticoïdes locaux [26], les rétinoïdes locaux [27], les rétinoïdes par voie orale [28] et ciclosporine per os [29]. Lorsque cela apparaît vraiment nécessaire, nous préconisons en première intention des bains de bouche de prednisolone (20mg, trois fois par jour) ou du tacrolimus en topique sur une courte période.

Il faut par ailleurs rassurer les patients souvent inquiets d’une éventuelle évolution maligne [10, 15].

La langue saburrale et la langue noire villeuse

La langue saburrale se caractérise par la présence d’un enduit blanc-grisâtre sur sa face dorsale. Elle est secondaire à l’agglutination, par un mucus visqueux, des prolongements kératinisés des papilles filiformes (Figure 12, Figure 13). Elle est surtout liée à une hygiène bucco-dentaire défaillante ou à un contexte d’altération de l’état général et peut être associée à différentes affections locales, digestives ou systémiques [16]. La langue saburrale est souvent attribuée, à tort, à une candidose. Le diagnostic positif est clinique et les examens mycologique et bactériologique sont donc inutiles. Le traitement est symptomatique avec un brossage-raclage régulier (à l’aide d’un gratte-langue).



Figure 12


Figure 12. 

Langue saburrale.

Zoom



Figure 13


Figure 13. 

Langue saburrale chevelue.

Zoom

La langue noire villeuse (LNV) (Figure 14) est également une affection banale [2, 15, 30, 31], induite par un défaut de desquamation de kératine [32]. Elle se caractérise par la présence, sur l’ensemble du dos de la langue (ou parfois seulement en avant du V lingual), de filaments bruns-noirs ou plus rarement jaunes ou blancs. Le bout de la langue et les faces latérales ne sont pas concernés. Elle n’occasionne aucune gêne fonctionnelle, tout au plus une sensation d’empâtement, de démangeaison [33] ou de goût métallique qui orientent à tort vers le diagnostic de candidose. La coloration observée est secondaire à la présence de bactéries chromogènes au sein de la flore buccale. Le tabagisme, l’éthylisme, une antibiothérapie per os, une xérostomie ou une hygiène orale défaillante [34] sont des facteurs prédisposants.



Figure 14


Figure 14. 

Langue noire villeuse avant grattage lingual.

Zoom

Le diagnostic positif de LNV est clinique, les examens mycologique et bactériologique sont ici encore inutiles. Son traitement repose sur la suppression des facteurs de risque et le rétablissement d’une hygiène bucco-dentaire biquotidienne, associée au nettoyage du dos de la langue par raclage-brossage (Figure 15) (ou découpe des filaments à l’aide de ciseaux). Le recours aux topiques kératolytiques n’est pas recommandé.



Figure 15


Figure 15. 

Aspect de la langue de la Figure 14 après grattage des villosités noires.

Zoom

Les hyperpigmentations linguales

La muqueuse buccale peut être le siège de lésions pigmentées d’origine endogène (dépôts de mélanine) ou exogène (substances externes accumulées au sein du chorion) [35]. Les pigmentations ethniques (Figure 16) sont fréquentes chez les sujets d’origine africaine ou asiatique [36] ; elles correspondent à une hypermélaninose. La pigmentation apparaît souvent ponctiforme au niveau de la langue alors que la gencive attachée est le siège d’une pigmentation brune à noir bleuté, régulière, en nappe. La gencive marginale (collerette de gencive péridentaire) n’est le plus souvent pas pigmentée dans ce contexte [37]. Elles s’associent volontiers à des mélanonychies.



Figure 16


Figure 16. 

Pigmentation ethnique en nappe.

Zoom

Cependant, devant la découverte d’une pigmentation linguale (ou orale), il faut savoir évoquer de façon systématique les diagnostics suivants.

Un mélanome muqueux

Bien qu’il s’agisse d’une situation clinique très rare (0,2 à 8 % des mélanomes selon les séries) [38, 39], le diagnostic de mélanome muqueux doit cependant être systématiquement évoqué devant toute lésion pigmentée muqueuse, avec une caractérisation histologique au moindre doute. Le mélanome endobuccal se localise préférentiellement au niveau du palais dur et des alvéoles maxillaires [39] (40–50 %) alors que la langue est exceptionnellement atteinte. Les nævus mélanocytaires sont également peu fréquents dans la cavité buccale et restent très exceptionnels au niveau de la langue.

Pigmentations linguales iatrogènes

De nombreux médicaments peuvent induire une pigmentation qui est en général plus fréquente sur le palais ou sur le reste de la cavité buccale qu’au niveau lingual : le bismuth sous-salicylate [40], l’arsenic [41], les inhibiteurs de la pompe à protons (en association avec une antibiothérapie dirigée contre Helicobacter pylori ) et surtout les chimiothérapies (busulfan, bléomycine, cyclophosphamide, cisplatine, 5FU, doxorubicine, capécitabine [Figure 17]…) [42].



Figure 17


Figure 17. 

Pigmentation sous capécitabine.

Zoom

Des pigmentations peuvent aussi être causées par la prise prolongée de chlorhexidine (bains de bouche) [41], de certains antipsychotiques (phénothiazine) [41], de peg-interferon associé à la ribavirine [43], d’antipaludéens de synthèse (nivaquine) [44], de cyclines (minocycline) [45] ou par l’inhalation d’héroïne (macules noires dorso-linguales) [41].

La mélanose tabagique

Relativement fréquente, elle ne concerne en fait qu’assez rarement la langue et se localise préférentiellement sur les gencives, le palais, les lèvres et la face interne des joues (contexte de tabagisme actif).

La maladie de Laugier-Hunziker [36] ou mélanose lenticulaire essentielle

C’est une maladie acquise de l’adulte qui se traduit au niveau buccal par la présence de macules hyperpigmentées lentigineuses ou linéaires, isolées ou multiples, siégeant de préférence sur la muqueuse buccale (palais, langue) et la demi-muqueuse des lèvres. Des mélanonychies longitudinales ou une atteinte génitale de même type sont souvent associées. Il n’y a pas de risque d’évolution vers un mélanome. Aucun bilan spécifique n’est préconisé.

Le syndrome de Peutz-Jeghers

De transmission autosomique dominante, il se caractérise par des macules pigmentées qui peuvent également être présentes au niveau des bords latéraux de la langue mais sont toujours associées à des pigmentations cutanées faciales (vermillon des lèvres), palmo-plantaires et ano-génitales. Contrairement aux lentigines de la maladie de Laugier-Hunziker, les macules peuvent atteindre la partie cutanée des lèvres. Cette lentiginose cutanéo-muqueuse doit faire rechercher une polypose digestive associée. Elle s’associe parfois à des cancers extra-digestifs [37].

Les macules mélanotiques congénitales de la langue [38, 46, 47]

Elles sont présentes dès la naissance et leur prévalence est sans doute sous-estimée chez l’enfant. Elles se présentent sous la forme d’hyperpigmentations bénignes localisées préférentiellement sur la face dorso-linguale, focales, lisses et millimétriques, uniques ou multiples et parfois confluentes.

La maladie d’Addison

Caractérisée par des plages pigmentées ardoisées, mal délimitées, non exclusivement localisées sur la langue dans un contexte d’insuffisance cortico-surrénalienne chronique elle doit aussi être évoquée.

Les tatouages par des sels de métaux lourds

Plus rarement, les tatouages par des sels de métaux lourds par des matériaux dentaires (dépose d’amalgames) ou tatouages post-radiques peuvent causer des pigmentations linguales. L’anamnèse est essentielle.

La macroglossie

Peu fréquente, la macroglossie se définit par l’augmentation de volume de la partie mobile et/ou de la base de la langue [48]. Au repos, la langue devient protruse au delà de l’arcade alvéolaire ou dentaire [2, 49] (Figure 18). Lorsque l’arcade est dentée, l’empreinte des dents est visible sur les bords latéraux et la pointe de la langue (Figure 19).



Figure 18


Figure 18. 

Macroglossie.

Zoom



Figure 19


Figure 19. 

Empreintes dentaires situées sur la ligne équatoriale de la langue en lien avec une pression linguale au contact dentaire.

Zoom

La protrusion linguale peut être due à des conditions anatomiques particulières. C’est le cas des endoalvéolies constitutionnelles où l’axe dentaire lingualé réduit le volume disponible pour la langue (Figure 20, Figure 21). On trouve également une protrusion linguale en cas d’hypomandibulie (syndrome de Down et de Pierre-Robin). On parle alors de pseudo-macroglossie ou macroglossie relative.



Figure 20


Figure 20. 

Langue en position de repos dans l’arcade dentaire inférieure avec débordement sur les faces occlusales dentaires notamment dans les secteurs latéraux.

Zoom



Figure 21


Figure 21. 

Axes dentaires en direction linguale (endoalvéolie mandibulaire).

Zoom

La macroglossie peut également être présente dans des contextes pathologiques spécifiques (amylose primaire, hypothyroïdie, infiltration néoplasique, malformations vasculaires), dans des syndromes (Beckwith-Wiedemann, Melkersson-Rosenthal) [7, 48, 50] ou des maladies syndromiques (maladie de Hurler, maladie de Hunter, maladie de Pompe, acromégalie, maladie de Von Recklinghausen) [51]. Il faut savoir les évoquer systématiquement devant toute macroglossie vraie.

Ankyloglossie

Il s’agit d’une anomalie caractérisée par un frein lingual trop court et trop antérieur limitant la mobilité linguale (Figure 22). Dans les formes les plus sévères, on observe une ankylose complète de la langue (2 à 3 cas pour 10 000 naissances) qui est totalement amarrée au plancher buccal.



Figure 22


Figure 22. 

Ankyloglossie avec brièveté du frein lingual.

Zoom

Lorsque l’impact sur les fonctions orales est significatif [52], un traitement par frénectomie est indiqué.

Thyroïde ectopique linguale

C’est une anomalie embryologique rare de migration de la thyroïde le long du tractus thyréoglosse, depuis le foramen cæcum (base de langue) jusqu’à sa position finale pré-trachéale dans la partie antérieure du cou. Des résidus tissulaires de thyroïde restent au niveau de la moitié postérieure de la face dorsale de la langue et constituent une thyroïde ectopique. La présentation clinique varie du nodule asymptomatique de petite taille à une volumineuse masse susceptible d’obstruer la filière aérienne. Les signes cliniques les plus courants sont alors une dysphagie, une dysphonie et une dyspnée. Une hypothyroïdie est par ailleurs observée chez 33 % des patients présentant une tyroïde ectopique [52].

Le diagnostic nécessite le plus souvent un examen complémentaire par scintigraphie (isotope de l’iode ou technétium 99), tomographie ou résonance magnétique. La biopsie n’est en général pas recommandée en raison d’un risque de saignement et d’un possible dysfonctionnement thyroïdien induit.

Diapneusie

Assimilable à une variation physiologique par son caractère bénin et sa fréquence, cette pseudo-tumeur bénigne est, sur le plan histologique, une hyperplasie fibro-épithéliale. Elle est très fréquente dans la cavité orale [53] et peut se développer n’importe où sur la muqueuse. Il s’agit d’une formation nodulaire de 1 à 2cm de diamètre, sessile ou pseudo-pédiculée, molle ou ferme et indolore (Figure 23). L’examen clinique doit faire rechercher un agent ou un mécanisme irritatif itératif en regard (tic d’aspiration dans un espace interdentaire (Figure 24), malposition dentaire, prothèse traumatique…).



Figure 23


Figure 23. 

Diapneusie localisée sur la pointe de la langue.

Zoom



Figure 24


Figure 24. 

Insinuation de la diapneusie par aspiration dans l’espace interdentaire.

Zoom

Le traitement est l’exérèse chirurgicale associée au traitement étiologique.

Conclusion

Les variations physiologiques linguales sont fréquentes et très diverses. L’absence d’examen systématique de la muqueuse buccale et une méconnaissance de la sémiologie linguale par les praticiens contribuent à un diagnostic parfois retardé et à une prise en charge souvent inadaptée. Le dermatologue doit savoir individualiser facilement ces principales variations physiologiques et jouer un rôle clé dans l’orientation et la prise en charge de ces patients qui se retrouvent souvent égarés au carrefour de nombreuses spécialités (odontologie, ORL, médecine interne, chirurgie orale…).

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

Références

Hedström L., Bergh H. Sublingual varices in relation to smoking and cardiovascular diseases Br J Oral Maxillofac Surg 2010 ;  48 : 136-138
Rogers R.S., Bruce A.J. The tongue in clinical diagnosis J Eur Acad Dermatol Venereol 2004 ;  18 : 254-259 [cross-ref]
Rullo R., Addabbo F., Festa V.M. A rare case of oral mucosal pigmentation: differential diagnosis and case presentation J Can Dent Assoc 2013 ;  79 : d14
Tomb R., Hajj H., Nehme E. Manifestations buccales du psoriasis Ann Dermatol Venereol 2010 ;  137 : 695-702 [inter-ref]
Daneshpazhooh M., Moslehi H., Akhyani M., Etesami M. Tongue lesions in psoriasis: a controlled study BMC Dermatol 2004 ;  4 : 16 [cross-ref]
Zadik Y., Drucker S., Pallmon S. Migratory stomatitis (ectopic geographic tongue) on the floor of the mouth J Am Acad Dermatol 2011 ;  65 : 459-460 [cross-ref]
Cousin F., Grezard P., Berard F., Perrot H. Syndrome de Melkersson-Rosenthal Ann Med Interne 1998 ;  149 : 495-501
Yarom N., Cantony U., Gorsky M. Prevalence of fissured tongue, geographic tongue and median rhomboid glossitis among Israeli adults of different ethnic origins Dermatology 2004 ;  209 : 88-94 [cross-ref]
Abensour M., Grosshans E. Langue géographique ou glossite migratoire bénigne Ann Dermatol Venereol 1999 ;  126 : 849-852 [inter-ref]
Assimakopoulos D., Patrikakos G., Fotika C., Elisaf M. Benign migratory glossitis or geographic tongue: an enigmatic oral lesion Am J Med 2002 ;  113 : 751-755 [inter-ref]
Vieira I., Fernandes A., Céspedes J.M., Machado MÂ, Brancher J.A., Lima A.A. Taste evaluation in adolescents and pediatric patients with benign migratory glossitis Int J Pediatr Otorhinolaryngol 2011 ;  75 : 1230-1233 [cross-ref]
Masferrer E., Jucgla A. Geographic tongue N Engl J Med 2009 ;  361 : e44
Shulman J.D., Carpenter W.M. Prevalence and risk factors associated with geographic tongue among US adults Oral Dis 2006 ;  12 : 381-386 [cross-ref]
Pass B., Brown R.S., Childers E.L.B. Geographic tongue: literature review and case reports Dent Today 2005 ;  24 : 54, 56–57.
Reamy B.V., Derby R., Bunt C.W. Common tongue conditions in primary care Am Fam Physician 2010 ;  81 : 627-634
Bruce A.J., Rogers R.S. The tongue speaks in many ways Skinmed 2003 ;  2 : 338-341 [cross-ref]
Grosshans E., Gerber F. Cinétique des lésions de la langue géographique Ann Dermatol Venereol 1983 ;  110 : 1037-1040
Kacher J.E. Case of the month. Ectopic geographic tongue (erythema migrans) Tex Dent J 2014 ;  131 : 312-313
Fenerli A., Papanicolaou S., Papanicolaou M., Laskaris G. Histocompatibility antigens and geographic tongue Oral Surg Oral Med Oral Pathol 1993 ;  76 : 476-479 [cross-ref]
Zhu J.-F., Kaminski M.J., Pulitzer D.R., Hu J., Thomas H.F. Psoriasis: pathophysiology and oral manifestations Oral Dis 1996 ;  2 : 135-144
Gavrilovic I.T., Balagula Y., Rosen A.C., Ramaswamy V., Dickler M.N., Dunkel I.J., et al. Characteristics of oral mucosal events related to bevacizumab treatment Oncologist 2012 ;  17 : 274-278 [cross-ref]
Gracious B.L., Llana M., Barton D.D. Lithium and geographic tongue J Am Acad Child Adolesc Psychiatry 1999 ;  38 : 1069-1070 [inter-ref]
Hubiche T., Valenza B., Chevreau C., Fricain J.-C, Del Giudice P., et al. Geographic tongue induced by angiogenesis inhibitors Oncologist 2013 ;  18 : e16-e17
Ishibashi M., Tojo G., Watanabe M., Tamabuchi T., Masu T., Aiba S. Geographic tongue treated with topical tacrolimus J Dermatol Case Rep 2010 ;  4 : 57-59
Purani J.M., Purani H.J. Treatment of geographic tongue with topical tacrolimus BMJ Case Rep 2014 ;  2014 : [brc-2013-201268].
Lazaro P. [Current findings in geographic tongue] Inf Dent 1983 ;  65 : 1759-1767[Article en français].
Helfman R.J. The treatment of geographic tongue with topical Retin-A solution Cutis 1979 ;  24 : 179-180
Casper U., Seiffert K., Dippel E., Zouboulis C.C. [Exfoliatio areata linguae et mucosae oris: a mucous membrane manifestation of psoriasis pustulosa?] Hautarzt 1998 ;  49 : 850-854[Article en allemand].  [cross-ref]
Abe M., Sogabe Y., Syuto T., Ishibuchi H., Yokoyama Y., Ishikawa O. Successful treatment with cyclosporin administration for persistent benign migratory glossitis J Dermatol 2007 ;  34 : 340-343 [cross-ref]
Sarti G.M., Haddy R.I., Schaffer D., Kihm J. Black hairy tongue Am Fam Physician 1990 ;  41 : 1751-1755
Perrin E., Ota K.S. Tongue lesion with sensation of fullness in the mouth Am Fam Physician 2011 ;  83 : 839-840
Akay B.N., Sanli H., Topcuoglu P., Zincircioğlu G., Gurgan C., Heper A.O. Black hairy tongue after allogenic stem cell transplantation: an unrecognized cutaneous presentation of graft-versus-host disease Transplant Proc 2010 ;  42 : 4603-4607 [cross-ref]
Thompson D.F., Kessler T.L. Drug-induced black hairy tongue Pharmacotherapy 2010 ;  30 : 585-593 [cross-ref]
Nisa L., Giger R. Black hairy tongue Am J Med 2011 ;  124 : 816-817 [inter-ref]
Buchner A., Merrell P.W., Carpenter W.M. Relative frequency of solitary melanocytic lesions of the oral mucosa J Oral Pathol Med 2004 ;  33 : 550-557 [cross-ref]
Siponen M., Salo T. Idiopathic lenticular mucocutaneous pigmentation (Laugier-Hunziker syndrome): a report of a case Oral Surg Oral Med Oral Pathol Oral Radiol Endod 2003 ;  96 : 288-292 [cross-ref]
Kuffer R., Lombardi T., Husson-Bui C., Courrier B., Samson J. La muqueuse buccale : de la clinique au traitement  : Éd. Med’com (2009). [416 p].
Dohil M.A., Billman G., Pransky S., Eichenfield L.F. The congenital lingual melanotic macule Arch Dermatol 2003 ;  139 : 767-770 [cross-ref]
Warszawik-Hendzel O., Slowińska M., Olszewska M., Rudnicka L. Melanoma of the oral cavity: pathogenesis, dermoscopy, clinical features, staging and management J Dermatol Case Rep 2014 ;  8 : 60-66
Cohen P.R. Black tongue secondary to bismuth subsalicylate: case report and review of exogenous causes of macular lingual pigmentation J Drugs Dermatol 2009 ;  8 : 1132-1135
Abdollahi M., Radfar M. A review of drug-induced oral reactions J Contemp Dent Pract 2003 ;  4 : 10-31
Sibaud V., Fricain J.C., Baran R., Robert C. Anomalies pigmentaires induites par les traitements anticancéreux. Première partie : les chimiothérapies Ann Dermatol Venereol 2013 ;  140 : 183-196 [cross-ref]
De Moraes P.C., Noce C.W., Thomaz L.A., Mautoni M.C., Corrêa M.E. Tongue hyperpigmentation resulting from peg-interferon alfa and ribavirin combination therapy: a case report J Am Dent Assoc 2009 ;  140 : 1377-1379 [cross-ref]
Kleinegger C.L., Hammond H.L., Finkelstein M.W. Oral mucosal hyperpigmentation secondary to antimalarial drug therapy Oral Surg Oral Med Oral Pathol Oral Radiol Endod 2000 ;  90 : 189-194 [cross-ref]
La Porta V.N., Nikitakis N.G., Sindler A.J., Reynolds M.A. Minocycline-associated intra-oral soft-tissue pigmentation: clinicopathologic correlations and review J Clin Periodontol 2005 ;  32 : 119-122 [cross-ref]
Marque M., Vabres P., Prigent F., Guillot B., Bessis D. Macules mélanotiques congénitales de la langue Ann Dermatol Venereol 2008 ;  135 : 567-570 [inter-ref]
Werchniak A.E., Storm C.A., Dinulos J.G. Hyperpigmented patches on the tongue of a young girl Arch Dermatol 2004 ;  140 : 1275-1280 [cross-ref]
Perkins J.A. Overview of macroglossia and its treatment Curr Opin Otolaryngol Head Neck Surg 2009 ;  17 : 460-465 [cross-ref]
Kadouch D.J., Maas S.M., Dubois L., van der Horst C.M. Surgical treatment of macroglossia in patients with Beckwith-Wiedemann syndrome: a 20-year experience and review of the literature Int J Oral Maxillofac Surg 2012 ;  41 : 300-308 [cross-ref]
Chraïbi R., Labeille B., Perrot J.-L, Cambazard F. Macroglossie congénitale (syndrome de Wiedmann-Beckwith) Ann Dermatol Venereol 2009 ;  136 : 91-92
Weiss L.S., White J.A. Macroglossia: a review J La State Med Soc 1990 ;  142 : 13-16
Madani F.M., Kuperstein A.S. Normal variations of oral anatomy and common oral soft tissue lesions: evaluation and management Med Clin North Am 2014 ;  98 : 1281-1298 [inter-ref]
Esmeili T., Lozada-Nur F., Epstein J. Common benign oral soft tissue masses Dent Clin North Am 2005 ;  49 : 223-240 [cross-ref]



© 2015  Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Accueil | Contactez-nous | Qui sommes-nous ? | Mentions légales | © - Avertissements | Politique rédactionnelle | Politique publicitaire | Mentions légales | Crédits | Cookies | Politique de la vie privée | Conditions d'accès
Site e-commerce : www.elsevier-masson.fr | Site de contenus : www.em-consulte.com | Portail corporate : www.elsevier-masson.com| Site d'emploi en santé : emploisante.com
EM-SELECT.COM est déclaré à la CNIL, déclaration n° 1286925.
En application de la loi nº78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez des droits d'opposition (art.26 de la loi), d'accès (art.34 à 38 de la loi), et de rectification (art.36 de la loi) des données vous concernant. Ainsi, vous pouvez exiger que soient rectifiées, complétées, clarifiées, mises à jour ou effacées les informations vous concernant qui sont inexactes, incomplètes, équivoques, périmées ou dont la collecte ou l'utilisation ou la conservation est interdite.
Les informations personnelles concernant les visiteurs de notre site, y compris leur identité, sont confidentielles.
Le responsable du site s'engage sur l'honneur à respecter les conditions légales de confidentialité applicables en France et à ne pas divulguer ces informations à des tiers.
Fermer
Plan de l'article